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Le Livre noir de l’amiante

Roger Lenglet, Éd. l’Archipel, 2018

mardi 26 février 2019, par le groupe

Lenglet Roger (2018). Le Livre noir de l’amiante, collection « Essais et documents », Éditions l’Archipel, ISBN: 9782809825213, RIS, BibTeX.

Note rédigée le 10 février 2019 par François. Émission Pas de Quartiers du 26 février 2019 avec l’auteur.

Introduction

Roger Lenglet a déjà écrit en 1996, L’affaire de l’amiante paru quelques mois avant les décrets de 1996/1997.
Pourquoi ce Livre noir ultime : un ouvrage qui rassemble l’ensemble des aspects de cette immense affaire et fait le point sur les retards dans l’application de la loi 1996.
3000 morts par an, chiffre incontestable, 8/10 personnes/jour, plus que la route !
107 000 victimes par an selon l’OMS
La richesse des sources, des documents et des entretiens (avec des acteurs concernés) en annexe en font un ouvrage de référence.

C’est quoi l’amiante (histoire)

Un grand nombre de mots pour désigner l’amiante (n.c.masculin !) magic mineral, asbestos, lin vif, lin incombustible, salamandre, plume ou laine de salamandre, bostrichites, pierre d’alun, liège fossile, liège de montagne et bien d’autres...
2 groupes principaux : les amphiboles et les serpentines (ces dernières les + vendues dans le monde p21)
Un drôle de minéral, un poison indégradable, biopersistant p17, un serial killer, connu depuis l’antiquité p141. Incombustible jusqu’à 800 voire 1000 degrés, mauvais conducteur, résistant aux corrosions, aux tractions, insoluble, imputrescible mais pouvant se fragmenter.

Y’en a partout

Roger Lenglet parle d’empoisonnement collectif
Entre dans la composition de + de 3000 produits
Historiquement, tissus à base d’amiante des le 19e siècle, encore récemment infestent gants et tabliers de protection, même dans les écoles professionnelles.
Utilités dans le BTP, les armes et bateaux de guerre, autos, textiles, ustensiles de cuisine et électroménagers, ameublement, jouets, pipes etc. La technique du FLOCAGE ou « amiante projeté » comme isolation se généralise dans le bâtiment depuis 1930 ! le procédé de la lance Roberts p165 ; Les industriels se mettent à incorporer l’amiante dans des milliers de matériaux malgré les mises en garde médicales...On parle alors, à tort, de « seuil » de concentration d’amiante dans l’air à ne pas dépasser.
L’amiante colonise tous les locaux administratifs, scolaires, commerciaux...p173
Ex Du collège Pailleron entièrement floqué à sa construction en 1973 p201
mais aussi, ce que nous buvons et mangeons : Incorporé à + de 3000 produits, sirops, filtres à boisson, filtres dans lequel on verse de la poudre d’amiante et donc dans les vins millésimés, bières, huil de cuisine, (Lesieur condamné pour ça). Cancers pour les salariés des entreprises les traitant et les consommateurs !
Céréales et autres denrées entreposés dans des locaux amiantés
Dans tous les produits importés de pays où il n’est pas interdit : sucre, riz, huiles, vins ;
Dans l’eau potable (conduits en amiante ciment)
Dans les produits pharmaceutiques comme le talc.
Dans les jouets, les « crayons maudits » de Walt disney, malette du « petit détective » avec du talc.
Dans les cosmétiques chinois p47
Risque d’internationalisation du pb amiante avec la complicité des USA, de Poutine etc
Malgré la loi de 1997, déflocages sauvages, brocantes, importations de pays non protégés. En + l’UE a accordé en 1997 un délai de 8 ans pour être en conformité soit en 2005 seulement. p30
Roger dresse une liste non exhaustive et cependant impressionnante des marques dont nous usons chaque jour, condamnées en France entre 1996 et 2018 à cause de l’amiante, pour « faute inexcusable de l’employeur ».. Parmi les + connues : Alcatel,chantiers de l’atlantique, Creusot Loire, Ferodo, La Comédie française, Lesieur, Michelin, Meunier, placoplâtre, RATP, Renault, Péchiney, Lyonnaise des eaux, Rhône-Poulenc, Rhodia, Sucre St Louis, Total..p19
Roger dresse un tableau impressionnant de la contamination p 82. On estime qu’entre 1945 et 1975, 73 kilos d’amiante se sont accumulés par habitant en France p169

Les maladies qu’il induit

Les affections, mésothéliome de la plèvre, cancers du poumon, repérés en premier mais aussi, cancers des voies digestives, cancer du larynx, cancer du système gastro intestinal, en particulier de l’oesophage, de l’estomac et des intestins ainsi que le cancer du rein.
Horreur : les fibres nanométriques traversent les parois naturelles et y subsistent car insolubles.
Le pb du temps de latence du début des symptômes de 10 à 50 ans rend difficile de soigner et discerner l’origine de la contamination.
Les idées reçues (bien pratiques) sur la longueur d’exposition nécessaire et la seule voie respiratoire comme lieu contamination, ont la peau dure.
Le pb des expositions, des pics d’exposition, de la rapidité possible des contaminations pour tout un chacun explique la multiplicité des victimes.

Les victimes de l’amiante

On ne parlera pas dans ce résumé des conditions de travail ébouriffantes des ouvriers de l’amiante jusqu’à la moitié du XXe siècle malgré des grèves locales.
Actuellement, les pronostics alarmistes du Haut conseil de la santé publique : 100.000 victimes entre 2020 et 2050
Les expositions se prolongent aujourd’hui.
Le pb de la séparation maladies professionnelles / non professionnelles
Professionnelles : travailleurs de l’amiante, défloqueurs, floqueurs, des dérivés, du bâtiment, industries métallurgiques, nucléaires, chimiques, la palme aux intérimaires, sous-traitants voire au black !!! travailleurs à entretien de machines, sur la voie urbaine, des navires et des ports, artisans (boulanger et autres), employés dans des locaux contaminés y compris le tertiaire, soit 1 ou 2 millions de personnes potentiellement exposées dont 900 000 du bâtiment selon l’INRS 2007 p 69.
Non-professionnelles : Bricoleurs, vieux masques-à-gaz, vieux sèche cheveux, usagers de bâtiments publics, métro, gares, consommateurs de produits pollués dont l’eau potable ! Les nouvelles pathologies par voies digestives, des péritoine, larynx, ovaires, foie, pancréas, cerveau, ovaires, testicules ne sont pas reconnues maladies professionnelles évidemment,

Pourtant ce ne sont pas les mises en garde qui ont manqué depuis 1900 !

Bref rappel de l’histoire des mises en garde, des luttes et des réglementations qui s’en sont suivies jusqu’en 1996.
La dangerosité de « l’or blanc » pour les poumons est établie dès 1900 par un obscur petit docteur anglais Dr Henry Montague Murray p145 et Denis Auribault, un inspecteur du travail de Caen dès 1906 souligne la fréquence des « pneumoconioses » mortelles chez les ouvrier(e)s des filatures d’amiante p149 mais pense qu’une « bonne aération » y remédiera ! Ce dont prend compte une loi de 1913, cependant en 1918, les assurances-vie sont refusées aux ouvriers américains et canadiens des textiles amiantés ! Dès 1931 et surtout 1955, les effets cancérogènes de l’amiante sont établis avec certitude par les médecins anglo-saxons. les industriels se mettent à incorporer l’amiante dans des milliers de matériaux malgré les mises en garde médicales...Rappel : On parle alors de « seuil » de concentration d’amiante dans l’air à ne pas dépasser. L’asbestose est reconnue maladie professionnelle en 1947.
Hommage rendu à des experts courageux et honnêtes comme Henri Pézerat p52, Jean Bignon première époque (il a retourné sa veste par la suite).
Un constat : Pas de luttes, pas de législations ! Evocation les luttes et les lois qui s’ensuivirent , les victoires judiciaires des victimes dont on parle peu, le décret de 1996/1997 sur lequel on reviendra
Histoire des mises en garde d’experts avant les luttes d’usagers par le passé.
Dangerosité reconnue depuis 1950
Loi américaine de 1976 sur la toxicité des rejets suite à des procès retentissants à partir de 1973.
Première loi française de 1977 sur les valeurs limite d’exposition des professionnels. Suite à la lettre de Jean Bignon à Raymond Barre (en annexe du livre), depuis 1977 des textes et des règles (initiative Simone Weil et Christian Beullac) assurent mieux la prévention des professionnels mais ignorent quasiment les risques encourus par la population. Révision discrète du Tableau 30 des maladies professionnelles.
En 1992, Henri Pézerat toxicologue, encore lui, fera tout pour interdire définitivement l’amiante et dénonce l’ « ultra-confidentialité » qui entoure l’arrêté de 1992 qui déclare l’amiante cancérogène et fait obligation de le substituer « là où c’est possible »
En 1994, un décret biscornu de Balladur critiqué par Henri Pézerat, frappe durement les produits concernant des amphiboles mais bien peu ceux contenant du Chrysotile comme les plaquettes de freins et les embrayages, l’amiante-ciment, les textiles amiantés, les filtres à amiante etc. p259
En 1995, les travaux de l’épidémiologiste anglais J. Peto « explosent » la légende d’un « usage contrôlé de l’amiante » et met l’accent sur le fait que le plus grand nombre de victimes se fait et fera parmi les utilisateurs d’amiante et non chez les producteurs. Il est extrêmement alarmiste sur le nombre des victimes à venir (3500 morts par an en Grande Bretagne uniquement du mésothéliome de la plèvre), car on ne peut pas contrôler un produit qui est disséminé partout. Trois Associations françaises, l’ALERT, la FNATH et la Ligue nationale contre le cancer exigent sans succès avec Henri Pézerat l’interdiction totale de l’amiante, un recensement exhaustif des bâtiments amiantés, un suivi médical des personnes exposées p261..Ils comparent cette affaire à celle du « sang contaminé » en employant le terme « affaire de l’air contaminé ».
Suite à l’affaire du lycée de Gérardmer et d’autres lycées amiantés (ah, Jean-Claude Gaudin à Marseille, tel qu’en lui-même !) et l’interpellation de J-F Girard, directeur général de la Santé sur FR3 par Georges Golberine rédac chef de Sciences et Avenir : Monsieur Girard, vous êtes à la tête de la Santé depuis 10 ans, qu’avez-vous fait depuis 10 ans ?...Madame Hubert décide...de ne pas procéder au recensement des bâtiments !! p268, bien que l’opinion découvre qu’il y en a partout...Elle expliquera 6 mois plus tard pourquoi, elle a pris cette décision (vagues difficultés « techniques ») mais c’est peu convaincant. P268/270.

Enfin en 1996/1997 décrets puis loi sur l’amiante

En France, le traitement du procès de l’amiante a été et sera encore longtemps entravé car ses enjeux sont à la fois d’ordre sanitaire (relevant donc du ministre de La Santé pour la population) et d’ordre économique (relevant donc du ministre du Travail pour les employés professionnellement en contact avec l’amiante) Il s’ensuit des tiraillement et des phénomènes de « Ping-pong » chacun se renvoyant la patate chaude, d’où la difficulté de mettre en place une politique de prévention et de protection vis à vis de l’amiante (et de tout autre toxique d’ailleurs cf mercure, chrome, nanos etc.) p323
On lira les détails des décisions prises et des normes adoptées pour les analyses de l’air et malheureusement aussi leurs faiblesses en se reportant au livre pp327-359
En gros :

  • Contrôle et déflocage confiés légalement aux propriétaires des bâtiments.
  • Interdiction du commerce de produits contenant et pouvant libérer des fibres, planches à repasser, grille-pain, radiateurs électriques etc.
  • Au dessus de 25 fibres/litre d’air les propriétaires doivent désamianter les locaux ouverts au public Réglementation de la sécurité (pas plus de 0,1 fibre/cm3) pour les locaux professionnels ; les employeurs parlent d’ « interdiction déguisée » et feront tout pour lutter contre car c’est onéreux. Ils obtiennent un délai supplémentaire d’un an pour être en règle.
  • Amélioration (?) des indemnisations et de la reconnaissance des maladies professionnelles par l’inscription au « tableau 30 » qui répertorie les maladies prises en charge et leurs indemnisations ; Evidemment, ça grince chez les entreprises qui crient qu’on les écorche et l’Etat doit trancher : Cancer broncho-pulmonaire reconnu mais sous certaines conditions p335, Mésothéliome reconnu sans condition. Les employeurs furieux quittent la commission maladie professionnelle. De fait ça va leur coûter bonbon ;-)

Les associations et experts décèlent dans cette loi des insuffisances dangereuses :

  • Abandon d’un recensement exhaustif par l’État des lieux infesctés ! Les contrôles sont confiés aux propriétaires des locaux ! avec tous les risques inévitables de détournement pour économiser des sous.
  • L’amiante-ciment n’est pas encore interdit : St Gobain en France et Eternit en Belgique qui produisent 95 % des produits amiantés sont miraculeusement épargnés. Même Elizabeth Hubert reconnaît qu’il faudra aller plus loin p330
  • Les seuils d’exposition reposent sur un scandale, le sacrifice prévisible de 500 vies par million est toléré.
  • Pas d’inspection visuelle des bâtiments suspects obligatoire (qui sera obtenu par la suite grâce au CAAJ).
  • Seuls les flocages et calorifugeages sont à recenser oubliant bien d’autres produits amiantés comme les panneaux pré-amiantés Panocell ou Pical.
  • Grille d’évaluation « maison » qui ne tient pas compte de celles adoptées à l’étranger et ayant fait leurs preuves.
  • Lacunes criminelles relevées par Michel Parigot du CAAJ : Comme il est impossible de tout désamianter en un instant, il faudrait prévenir et informer les populations qui vont continuer à fréquenter les lieux toxiques prévus à traiter.
  • Rien n’est prévu pour que les désamianteurs soient protégés sous contrôle alors que n’importe qui peut se dire désamianteur..d’où risque du travail au noir et de la surexposition des précaires employés p333
  • La gestion des déchets n’est pas organisée pour les particuliers.
  • Les produits de substitution à l’amiante sont-ils sans danger : H. Pézerat confie à Roger Lenglet que les fibres céramiques sont dangereuses, les laines de roche probablement aussi. Par contre les produits remplaçant l’amiante dans les plaquettes de frein et les fibro-ciments sont corrects.
  • Les associations de victimes comme l’ANDEVA fondée par 3 associations, Alert, CAAJ et Fnath concluent : Tous les risques connus n’ont pas été pris en charge Les organismes de prévention et de veille sanitaire ont été incompétentes La confusion a régné entre les divers coupables industriel, lobbies, experts, pouvoirs publics. La priorité a été donnée à l’économique sur la Santé La société, comme pour le sang contaminé, nie ou oublie ses victimes. Les associations de victimes se chargent d’intenter un max de procès contre les producteurs et tous ceux, producteurs, experts, élus, fonctionnaires etc qui ont sciemment minimisé les risques et objectivement tué des milliers de personnes.
  • Les paradoxes du déflocage : Les mêmes entreprises qui faisaient dans l’amiante (St Gobain par ex.) font dans la substitution. Certaines entreprises sans scrupules ont défloqué des lieux sans amiante ! P341

Quelques associations de victimes

ANDEVA ( lié à Ardeva, Addeva,Caper) Association Nationale de Défense des Victimes de l’Amiante, ALERT spécialisé dans les pbs de santé au travail, CAAJ, Comité Jussieu, FNATH fed ; nat. des accidentés de la vie, Ban Asbestos France, ALLO Amiante, SOS Amiante etc

Ce à quoi Roger Lenglet rajoute :
La dangerosité de l’amiante est toujours présente malgré ces quelques efforts législatifs de 1996.
Il est partout ! : Les livres contaminés à la BNF ! Et décontaminés pour 1 million € en toute discrétion p52
Problème double : désamiantage et importations amiantées de pays qui ne l’ont pas interdit (L’amiante) soit 13,6 % des importations selon « Reach-in-Force » plaquettes de frein, chauffages catalytiques, récipients isothermes.
Dépôts d’amiante illégaux et ou sauvages. Existent en France à ciel ouvert jusqu’en 1995.
Scandales liés aux chantiers de désamiantage p104. Les équipements (gants, combinaisons, masques) sont souvent hors norme ou obsolète et les équipements neufs sont à 82 % hors normes.
De même pour les équipements collectifs, bâches, appareils de mesure etc. une conférence sénatoriale de 2015 fait le constat accablant : manque de contrôle des diagnostics amiante, manque de volonté politique de protéger la population en s’abstenant de procéder à des contrôles. Enfin la corruption règne dans les chantiers de désamiantage et les labos de contrôle. Et on verra plus loin qu’elle règne à des niveaux bien supérieurs.
Le désir omniprésent de faire baisser les coûts
L’externalisation vers les pays pauvres des risques liés au désamiantage par ex le scandale et la honte du désamiantage du porte-avionClémenceau de 2003 à 2010, d’abord commencé à Toulon, puis en Inde traitée comme une poubelle (et ses ouvriers pas protégés et peu payés), puis retourné en France sous la risée internationale et finalement confié à la Grande Bretagne. p108
Emploi de sous-traitants moins chers, voire travaillant au noir, protégeant mal leurs ouvriers et qui jouent à cache-cache avec les inspecteurs du travail p110

Roger écrit p359 que, comme lui et des militants le craignaient, la politique de discrétion a supplanté la politique de prévention, perpétuant l’irresponsabilité. Ce qui revenait à sacrifier encore des vies en connaissance de cause
Les coupables agissent en interaction constante...au sein d’un véritable tissu de culpabilité :
Les lobbies,
Les experts médicaux et autres (complicité de l’ANSES qui prétend ce produit interdit depuis 1970 ! p39)
Les hauts fonctionnaires
Les dirigeants politiques, ministères mis en cause : agriculture, industrie, commerce, logement, santé : Roger parle de leur « silence minéral » ! p33
...et la sécu pas si claire que ça !

Les erreurs et/ou la mauvaise grâce de certains experts médicaux quand il s’est agi de reconnaître les maladies liées à l’amiante p185
La mauvaise idée de seuil tolérable, un temps prépondérante, qui établit un confort moral chez les industriels et même les syndicats - pas de perte d’emploi.

La pression constante, internationale, des lobbies sur les experts qui s’ingénient à discréditer les constats navrés des experts médicaux ou à « acheter » certains experts moins honnêtes p189, ainsi au Québec, les recherches médicales concernant les effets de l’amiante sont confiées au Dr Mc Donald lui-même soutenu par l’industrie de l’amiante. P185.
Ex américain de ce pouvoir exorbitant des lobbies ; Discrédit sur les recherches du Dr Selikoff. Dont les travaux entraîneront cependant des 1970 un renforcement de la législation aux USA p188.
En Amérique ça barde plus vite qu’en Europe pour les amianteurs, au point de menacer financièrement les assurances et même la Lloyds.
En France, la pression des lobbies sur les décideurs politiques, par la menace du chômage p191, par les effets croisés et pervers du pantouflage, d’un certain esprit de corps des « premiers de cordée » dont parle Macron, des « héritiers » aurait dit Bourdieu.

En France, les lois de 1977 endorment une opinion bercée par la puissante « communication » mensongère du Comité permanent Amiante, le désolant CPA (Comité permanent Amiante), animé par des amianteurs et leurs affidés, St Gobain, J-P Hulot (!), Marcel Valtat et sa fille Sophie cautionnés par les syndicats et les experts médicaux qui y siègent, plus ou moins instrumentalisés.
Pire encore, le CPA est pendant cette période l’unique interlocuteur des pouvoirs publics. Tout est bon pour minimiser les dangers, y compris faire cyniquement l’amalgame avec le danger du tabagisme ! p242 et 250. Ce grave dysfonctionnement se reproduira par la suite dès qu’il y aura formation de « comités » cadmium, mercure, chlore etc. Sciences et Avenir en 95 jette un pavé avec son article : « CPA, le poids d’un lobby » p245 mettant en cause les lobbies ET les politiques, rappelant la liste impressionnante des ministres entre 1977 et 1995 qui ont détourné la tête, et laissé la mort faire son travail. P262.

Déficience de la prévention, une gestion à reculons ; les pouvoirs publics ont toujours renâclé à établir la liste complète des produits qui en contiennent et l’impressionnante énumération des grosses entreprises qui l’utilisent (p19), à établir enfin la liste des lieux à désamianter.

Déficience et réticences de la Sécurité sociale au remboursement et à la prise en charge pourtant reconnues dès 1947...La reconnaissance de l’asbestose est un véritable parcours du combattant p177 cf l’abominable médecin du travail Dr Champeix ; Les mêmes blocages quand on s’aperçoit p180 que les cancers amiantés touchent toutes sortes de personnes non-professionnelles de l’amiante et d’autres parties du corps que les poumons (dr Jean Bignon p 182 contre Champeix) ! En 1970,une très officielle « Association pour l’étude des effets biologiques de l’amiante » avec les dr Champeix et Avril et Robert Join de la Chambre patronale p184 est chargée de « calmer les ardeurs des experts » En fait, le silence des médecins du travail sur l’amiante va durer un demi siècle p281.
Un médecin courageux de la Sécurité sociale, le dr Cabasson, depuis 1956, s’étonne du retard que la CPAM a mis à se pencher activement sur les multiples expositions à l’amiante notamment après la guerre (tanks, avions, masques à gaz bourrés d’amiante) et aussi des prothésistes dentaires, soudeurs, souffleurs de verre, peintres des décors de cinéma qui se protègent avec du matériel amianté p276. Il dénonce la poltronnerie de certains médecins du travail, la difficulté que représente le temps de latence des maladies(de 10 à 60 ans) pour incriminer les entreprises, les tricheries sur l’exposition des entreprises (faux et usage de faux chez Eternit par ex). En 1995, 450 mésothéliomes pris en charge par la sécurité sociale (la moitié des cas réels avérés, reconnaît Mme Hubert, ministre de la Santé) ; mais la même année, la revue mutualiste Viva pense qu’une victime sur vingt seulement est indemnisée p279 . En fait le manque d’indépendance des médecins du travail face aux pressions des employeurs et des lobbies est quasi-générale, face à un ministère du travail qui traîne lui aussi les pieds sous la menace des fermetures des entreprises concernées.p 287. Un médecin du travail qui a désiré gardes l’anonymat, interrogé par Roger Lenglet, évoque comme freins à la prévention et au respect des normes, la peur d’être viré, l’irrespect des « seuils » de toxicité, le silence général y compris des salariés et des syndicats, la peur d’être vécu comme des emmerdeurs, leur nombre ridiculement dérisoire, leurs remplacements constants, leur formation insuffisante (souvent des médecins militaires en retraite) et pour couronner le tout l’avarice systématique de la Sécurité sociale.
A cela se surrajoute le problème d’organisation : les inspecteurs du travail, nommés par l’État, peuvent seulement saisir le médecins-chefs en faisant un rapport qui est rarement pris en compte par le ministre du travail ! P291. Leurs syndicats sont plus soucieux du confort corporatiste des inspecteurs que de la santé des gens exposés. Les responsables au ministère du bureau CT4, comme une certaine madame Valat-Taddéi, interviouvée par l’auteur n’apportent que des réponses évasives et fuyantes : « C’est pas moi, c’est l’autre ». sont également évoqués le non-prise en compte de la directive de l’UE de 1992 incriminant l’amiante comme cancérogène, l’absence de chef de bureau à cette époque, le manque de moyen, les pressions du patronat qui voulait qu’on n’amalgame pas les maladies du tabac chez les supposées victimes de l’amiante ! p300. Pas étonnant que ce bureau ait jugé les rapports du toxicologue Henri Pézerat « trop critiques ». Même ambiance lors de l’entretien de Roger Lenglet avec Mme Elizabeth Hubert, un temps ministre, puis « débarquée », qui déplore l’absence de véritable politique de Santé Publique p303
Des élus dont l’avis est trop important
Pour les lieux scolaires amiantés, rien n’aurait été fait si les professeurs ne s’étaient pas renseignés entre eux et bagarrés : le Conseil régional fermait les yeux. Mais il peut y avoir pire encore comme à Marseille où le maire Jean-Claude Gaudin, président du Conseil régional PACA, a condamné les professeurs et parents en lutte, allant jusqu’à déclarer « ce qui se passe est inacceptable ...il n’y a absolument aucun risque, cette histoire n’est qu’une agitation inutile ».
Un usage immodéré de dérogations, de sursis et encore sous des normes atténuées expressément pour eux en France et aussi en UE pour les gros entrepreneurs
Une minimisation constante des risques par des experts aux ordres et des politiques véreux (Claude Allègre), ainsi du refus des politiques en 1995 de dresser la liste des lieux contaminés et celle des produits contaminés.
La Corruption généralisée : La phase de repérage par des diagnostiqueurs des zônes amiantées, les travaux de désamiantage la subissent régulièrement.
Déficience de la surveillance, le corps des inspecteurs en baisse, les douanes itou.
Les freins politiques à des sanctions systématiques pp113/128 La « Faute de l’État » (reconnue en 2005 par une enquête sénatoriale) qui n’assure pas sa veille sanitaire, feint de se laisser berner par des « experts » aux ordres comme le CPA, permettant aux entreprises de retarder indéfiniment la prévention. Jeu de ping pong pouvoirs publics / entreprises dans la définition des responsabilités p47

Les politiques mouillés par leur regrettable pratique du pantouflage ne sont pas chauds pour faire punir des entreprises dont ils sont ou seront souvent les obligés et retardent un maximum les procès « pour blessures et homicides volontaires » des victimes.

La « Justice » pas toujours à la hauteur

En 2018, la Cour de cassation annule 9 mises en examen...(ce genre de déni de Justice qui alimente les rancoeurs type gilets jaunes n .d.l.r.). Tout cela dans un contexte de dévalorisation de la justice, type projet de Rachida Dati, de supprimer les juges d’Instruction.
Sont épinglés par la Justice, les coupables locaux, les entrepreneurs, jamais les décideurs politiques élus, jamais les lobbies.
Durant les procès, à nouveau le ping-pong responsabilités entreprises/responsabilités Etat s’en donne à coeur joie.
Indigence des suivis médicaux des gens exposés , actifs et en retraite
L’État a tendance à ne pas appliquer à lui même ce qu’il édicte sous la pression pour les autres, déclare Francis Judas de Ban Asbestos :
Les fonctionnaires en activité interviennent, se mettant en danger, sur des matériaux amiantés car faute d’information, ils l’ignorent ; comme ils ignorent les modes opératoires sécures p356. Pénurie dramatique de médecins de prévention pour cause d’austérité.
Les fonctionnaires de l’Etat en retraite ont du attendre 2009 et la Loi Fillon (mais oui ;-), les fonctionnaires territoriaux ont du attendre 2013, pour bénéficier d’un suivi médical mais dans des conditions très restrictives. Le nombre de bénéficiaires a encore été limité - 9 sur 10 en étant exclus - par un nouveau décret en 2015. p356.
Peu de contrôles des entreprises qui craignent des procès. Il a fallu attendre 2012 pour que les médecins de ville soient tenus de déclarer les mésothéliomes : la discrétion plutôt que la prévention ! P72
Les réticences à reconnaître les cancers amiantiques non professionnels sont encore plus considérables évidemment.
L’incompréhensible refus d’employer des produits de substitution déjà au point, est dénoncé par Le Monde en 1995. Les frères Blandin en ont mis au point parfaitement inoffensif, depuis 1970.
Enfin la paradoxale mollesse des syndicats et des travailleurs, anesthésiés comme l’État par les arguments des lobbies ( pertes d’emploi, fermetures)

Quelques grèves mémorables

Quelques exemples de luttes des victimes et de leurs associations, Les procès-phare à partir de 1995

Deux grèves de 5 mois des mineurs d’amiante en 1949 aux USA, mais les ouvriers reprennent le travail après que les patrons aient reconnu la nuisance de l’amiante p168
La grève des mineurs d’amiante québécois de 1975 p194 déclenchée syndicalement dure 7 mois et débouche, malgré les pressions acharnées des lobbies, sur la Loi de 1975 assurant aux malades 90 % de leurs salaires.
Le livre de Paul Brodeur de 1974 « Les américains que l’on peut sacrifier » qui relate les conditions de travail démentielles des mineurs mais aussi, au milieu de la ville d’Ambler, le dépôt de déchets d’amiante à ciel ouvert large de deux pâtés de maison et haut de 15 m dans lesquels les gosses, pour jouer, creusent des tunnels ! P197.
Les scandales AMISOL et ETERNIT .. les Amisol, aidés par le collectif Jussieu, occupent en 1976 leur usine fermée un an et demi plus tôt, une véritable antichambre de la mort par ses poussières amiantées pendant 65 ans, discrètement oublié des huiles du Puy de Dôme. Comble de malheur c’est l’abominable Dr Champeix qui y est le médecin du travail, lui qui avait fait les louanges des « protections » d’Amisol en 1964. Il perd son procès contre les Amisol. La chambre des Métiers de l’amiante se désolidarise et les dénonce pour se faire une virginité ! De même que chez ETERNIT, on y faisait croire qu’on pouvait remuer l’amiante sans souci et sans protection et même en prendre plein la tête p219. Et ce jusqu’en 82/83. A noter la complaisance des autorités de tutelle malgré le nombre impressionnant de victimes.
1994-2016 Jussieu et le comité anti-amiante du centre universitaire Jussieu Collectif intersyndical CFDT, CGT, FEN et le CAAJ et son président Michel Parigot, et les travaux du toxicologue Henri Pézerat mort en 2009 et lanceur d’alerte à Jussieu. Une première plainte en 96 de victimes et du CAAJ. Ce collectif publie en 1977 chez Maspéro « Danger amiante ».
Léthargie de l’État et du corps médical dubitatif et mutique, sauf Jean Bignon chargé de mesurer la toxicité qui adopte le point de vue du collectif CAAJ.
169 cancers et dont 40 morts en 2018 ! Chirac annonce le désamiantage en 1996 ; Il durera 20 ans grâce au verrouillage des lobbies de l’amiante et la mauvaise volonté des responsables dont Claude Allègre, ministre de tutelle en 1997, qui avait écrit un article contre le désamiantage dans le Figaro.
Devant les lenteurs, une deuxième plainte en 1997 du CAAJ + 80 victimes pour mise en danger de la vie d’autrui est elle-même ralentie jusqu’en 2002 (louables efforts du 4e juge d’instruction Marie-Odile Bertella-Geffroy).
Les ministres ont fait passer l’économie avant la santé.
200 000 m² de surface floquée. Coût estimé du désamiantage national en 1995 : 5 milliards Francs. Coût réel 100 à 200 milliards d’euros.
Censier (suivi d’ autres établissements comme Tolbiac)
Un ex à ne pas suivre. Par souci d’économie, on décide en 1979 de masquer l’amiante sous une couche de plâtre (sauf placards, cage ascenseur etc) Résultat : le taux de fibres/litre d’air dépasse la cote d’alerte dès que le plâtre s’est dégradé et malgré un comité et la CGT, Censier est toujours en 2018 pourri d’amiante et rien ne bouge !

Faculté Necker-Enfants malades, seulement « assaini » dans les parties publiques , non encore terminé ; coût 35/40 milliards €.

Déflocage de « Berlaymonstre » siège de la Commission européenne à Bruxelles

Les procès-phare relayés par les médias à partir de 1995 pp305 et suiv.
Intentés par des victimes contaminées dans la construction navale civile et de guerre, des enseignants dans les collèges et lycées amiantés comme celui de Gerardmer . L’État est cité, les condamnations très importantes financièrement font trembler les responsables qui se défilent tant qu’ils le peuvent. Le ministère un temps mis en cause arrive cependant in extremis à reculer et faire passer aux oubliettes la demande de Pézerat d’un recensement complet des lieux contaminés en France.
C’est l’époque d’articles dénonciateurs du Canard enchaîné, de Sciences et Avenir avec Golberine son rédac-chef, d’émissions-télé mémorables incriminant les ministères. Les lobbies se retirent comiquement indignés des concertations visant à augmenter les indemnisations, le CPA est montré du doigt pour son incompétence suspecte. Les syndicats notamment enseignants si mous et si enlisés dans le CPA se réveillent et font leur mea culpa p318. Malgré cela les entrepreneurs luttent pied à pied, refusent purement et simplement aux chercheurs de leur ouvrir les données qui permettraient de dresser un constat des dégâts p321, ou distribuent des tracts mensongers (Eternit) On en est là et Roger Lenglet décrit avec des accents de polar de suspense p323 les derniers moments qui ont précédé les décrets de 1996 et la loi de 1997 qui remettent enfin un peu les pendules à l’heure en interdisant l’emploi de l’amiante.
Par la suite Roger Lenglet insiste sur le « raz de marée judiciaire, 50 000 procès gagnés à ce jour de 2018, pathétiquement occulté par les ministères successifs de la Justice ».
Même farce sinistre en Italie, où le patron suisse d’Eternit condamné à 18 ans de prison est finalement sauvé par la Cour de Cassation en 2014. Mais de nouveaux procès l’attendent.

Conclusion

Critique politique générale
Ne créez pas de psychose chez le public !...ou bien chez les décideurs ?
Le procès de l’amiante, c’est le procès d’une forme de société en général….(euh...capitaliste ? n.d.l.r.)
RAPACITE, CORRUPTION, COMPLICITES des premiers de cordée , les fleurons de ce système invivable. C’est une conclusion bien pessimiste surtout quand on constate, entre beaucoup d’autres, les positionnements absurdes de décideurs comme Trump qui nient la réalité de la menace et laissent le massacre se poursuivre.
Alors quoi faire ?
Arrivés au terme du livre de Roger Lenglet, on éprouve le sentiment pessimiste que les pauvres paieront...et les intérimaires aussi... avec leur peau !

Des suggestions pratiques
Que faire des produits amiantés ?
Protéger les lanceurs d’alerte p17
Pour les victimes, ne pas rester seul et se couvrir avec l’aide d’une association.
Pourquoi faire peser cette charge de désamiantage sur les contribuables et pas sur les entreprises, selon le principe pollueur/payeur ! Pour ex le désamiantage du seul parc HLM est estimé à 2,3 milliards €.
Quelques arguments contre la menace de chômage et fermetures d’entreprises, éternelle litanie des lobbies :

  1. Déflocage, produits de substitution : du travail pour des décennies p245
  2. Les produits de substitution...Ex Le pyrolaine des frères Blandin abandonné en 1950 et faiblement remis au goût du jour depuis 1986. pp203/207

Des vœux un peu plus pieux
Les gens doivent rester plus que vigilants vis à vis de l’amiante et des myriades de nouveaux produits dangereux que la technologie pond à chaque instant (nano particules, variantes électro magnétiques p362) ; Aidés d’associations et de lanceurs d’alerte, ils doivent exiger que cesse la corruption à tous les étages, faire taire les lobbies, faire réformer les lois pour que les juges soient enfin réellement indépendants du pouvoir politique. p363


Voir en ligne : Lenglet Roger (2018). Le Livre noir de l’amiante, collection « Essais et documents », Éditions l’Archipel, ISBN: 9782809825213, RIS, BibTeX.